Entretien avec Jesse Kellerman par Polars-Oïd

L’auteur de Les visages, Jusqu’à la folie

et Beau parleur

Editions des Deux Terres

 

 

Entretien traduit de l’anglais par Julie Sibony.

 

1- Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous parler de votre carrière ?

 

J’ai grandi dans une famille et un milieu où l’écrit était roi, et j’écris moi-même de façon compulsive depuis tout petit. À l’âge de deux ans, je dictais des histoires à mon père. Ça prouve sans doute que je dois avoir une nature un peu avide de pouvoir, parce qu’après tout qu’est-ce qu’un écrivain sinon un autocrate frustré ? Bien qu’aujourd’hui j’écrive principalement de la fiction, j’ai commencé par le théâtre. Je me suis mis au roman pour avoir un moyen de subsistance en attendant que ma carrière de dramaturge décolle ; ce qui n’était pas un très bon calcul, si tant est qu’il y en ait eu un. En vérité, je suis juste heureux de jouer avec les mots, quel que soit le support.

 

2- Quels sont vos livres et vos auteurs préférés ?

 

Une liste extrêmement abrégée :

Vladimir Nabokov

Evelyn Waugh

Ruth Rendell

David Mamet

Tom Wolfe

Kurt Vonnegut

John Fowles

Emmanuel Carrère

Elmore Leonard

David Foster Wallace

 

3- Pouvez-vous nous décrire une séance d’écriture typique ?

 

Je m’assieds avec mon café et j’endure six à sept heures d’auto-détestation.

 

4- Comment structurez-vous vos romans ? Avez-vous la même méthode à chaque fois ?

 

J’écris toujours à partir d’un canevas, ayant appris par expérience que, sans, on court à la catastrophe. En général je connais le début et la fin du livre ; ensuite le gros du travail consiste à relier ces deux points. Avec cette ébauche de plan en main, je commence à explorer les personnages, rédigeant de longues biographies pour les plus importants d’entre eux. Ce qui va à son tour influencer l’intrigue, donc je rectifie le canevas et c’est seulement après que je me mets vraiment à écrire. Environ à mi-chemin du roman, je dois généralement m’arrêter et tout revoir. Parce que les personnages ont souvent fait des choses inattendues qui ont modifié le cours de l’histoire (et en plus rien ne dit que les deux à quatre mois que j’ai passés à tracer les grandes lignes ont été les plus créatifs de l’année ; la clé, c’est de garder un équilibre entre le fait de coller strictement au canevas et de rester réceptif aux nouvelles idées qui arrivent constamment et qu’il faut constamment trier). Comme vous le voyez, c’est un processus très élaboré, qui selon moi relève presque du vaudou, afin de réussir à garder son calme et sa concentration durant cet interminable labeur entre la page 1 et la fin.

 

Ma méthode a légèrement changé d’un roman à l’autre. Évolué, plutôt. Il n’y a pas de méthode parfaite, et j’en suis encore à essayer de me connaître. C’est aussi pour cette raison que ma voix change d’un livre à l’autre. Peut-être qu’un jour j’adopterai définitivement une voix et une méthode. Mais pour l’instant ça m’intéresse trop d’explorer différentes pistes.

 

5- Comment choisissez-vous les noms de vos personnages ?

 

J’aimerais pouvoir expliquer facilement comment les idées et les noms me viennent, mais je vais être obligé de vous décevoir en restant vague et en jouant l’écrivain caché derrière son voile de mysticisme : ils me tombent du ciel dans des moments de calme, comme des cadeaux. Je crois que la plupart des gens ont ce genre de pensées et d’idées. Mais la vie d’adulte moderne nous entraîne à les écarter le plus vite possible, dans l’intérêt de nous remettre sans tarder à notre tâche d’individus responsables. J’ai un fils de trois ans et, quand je le regarde, je vois la beauté d’un esprit ouvert à tous les possibles. Il est infiniment flexible, infiniment associatif, et je lui envie ça. Pour moi, le but d’un écrivain est de retrouver cet état d’émerveillement enfantin.

 

6- Les Visages, Jusqu’à la folie et Beau parleur ont tous un lien avec la maladie mentale. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce thème en particulier ?

 

J’ai étudié la psychologie et la violence à la fac, avec un intérêt particulier pour la question de la frontière entre la vraie maladie et le mauvais comportement. Un de mes sujets préférés est le libre arbitre et le choix : dans quelle mesure en a-t-on réellement, quelle est la part d’illusion quand on se dit qu’on n’a pas le choix mais qu’en fait on en a, etc.

 

Il y a clairement des formes de maladie mentale qui méritent notre compassion et une attention médicale. Par exemple Hannah, dans Jusqu’à la folie, souffre de schizophrénie. Elle est coupée de la réalité et par conséquent incapable de s’occuper d’elle, donc il y a toutes les raisons pour l’absoudre de sa responsabilité. Mais les lignes sont beaucoup plus floues dans le cas de ce que les psychologues appellent des « personnalités antisociales » ou bien (une construction mentale similaire mais pas identique) de psychopathie. Des gens comme les tueurs en série Jeffrey Dahmer ou Ted Bundy sont-ils fous, mauvais, ou les deux ? Où ces catégories se séparent-elles ? Et qu’en est-il d’un personnage comme Joseph Geist ? Ce sont clairement son éducation et les circonstances qui le poussent à agir d’une certaine façon. À moins que non. Tout ça, c’est des débats que j’ai avec moi-même et que je cherche à inspirer aux autres…

 

7- Les Visages et Jusqu’à la folie se déroulent à New York. Quelle relation avez-vous avec cette ville ?

 

J’ai vécu quatre ans à New York. C’est un formidable brassage d’humanité et je ne pouvais pas faire autrement que d’écrire dessus. Rien qu’une balade jusqu’au marché vous offre des bribes de conversation fascinantes, des images bizarres et cette juxtaposition de misère et de grandeur qui fait l’étoffe des grandes histoires. J’adore ça. Si je n’avais pas toute ma famille en Californie, je vivrais encore là-bas.

 

8- Dans le roman Les Visages, d’où vous est venue l’idée des dessins et de leur auteur ?

 

C’est simple : Henry Darger.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Henry_Darger

 

9- Qu’est-ce qui vous a inspiré les thèmes de la violence et de l’obsession dans Jusqu’à la folie ?

 

J’ai sans arrêt de terribles pulsions de violence (je ne devrais sans doute pas confier ça à un journaliste, mais trop tard). L’écriture de Jusqu’à la folie était pour moi une sorte de thérapie, d’exorcisme.

 

Une autre façon de répondre à la question : le meilleur du crime et de l’horreur crée chez le lecteur une sorte de tension, une lutte entre l’envie de regarder et de détourner les yeux de dégoût. La plupart des gens ont en eux du bien et du mal, et le fait d’écrire (ou de lire) sur ces pulsions contradictoires me permet (ainsi qu’au lecteur) de les gérer en toute sécurité, dans le laboratoire de l’esprit, plutôt que dans la rue.

 

10- Qu’est-ce qui vous a inspiré le personnage de Joseph Geist dans Beau parleur ? (on le trouve détestable du début à la fin, pourtant on adore ça).

 

J’avais envie d’écrire sur un homme incapable de faire quoi que ce soit. Joseph a vécu si longtemps dans sa tête que lorsqu’il est contraint d’agir dans la vraie vie il va trop loin, sans aucun frein. C’est une mise en garde contre les études qui s’éternisent !

 

11- Y a-t-il des projets d’adaptation cinématographique autour de vos romans ?

 

Il y a eu un certain intérêt, mais rien de concret pour l’instant.

 

12- Quel serait votre casting idéal ?

 

Le casting idéal, ce serait n’importe qui qui a envie de faire avancer le projet !

Hollywood est une industrie qui repose sur le star-system, où beaucoup dépend du soutien que vous arrivez à obtenir d’un grand nom. Personnellement, je préfère les acteurs qu’on reconnaît moins facilement, mais la situation économique est telle que ces gens-là parviennent rarement à mener un film à son terme. (Bien entendu, une bonne adaptation française serait plus que la bienvenue !)

 

13- Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman publié en France ? (Bestseller, éditions des Deux Terres, à paraître en octobre 2013)

 

Arthur est un écrivain raté ; son meilleur ami, Bill, est quant à lui un des auteurs les plus populaires au monde, ayant à son actif des dizaines de polars à succès. Leur amitié de cinquante ans est devenue très tendue pour des raisons de jalousie. Et pour ne rien arranger, ils étaient amoureux de la même femme, que Bill a épousée. Le livre s’ouvre quand Bill meurt et qu’Arthur part assister à son enterrement. Il entame une relation avec la veuve de Bill et vole un objet de grande valeur… avec des conséquences totalement inattendues.

 

Pour résumer, c’est une comédie choc ! Au risque de paraître arrogant, je dirais que ça ressemble à peu d’autres livres. C’est difficile de le décrire sans en révéler trop. Je peux simplement dire que ce qui commence comme une histoire classique de duperie et de trahison finit par prendre un tour complètement surréaliste. À bien des égards, c’est un retour à ma période de dramaturge, quand je pouvais me permettre d’interpréter la réalité avec plus de liberté et que j’y prenais un plaisir fou. Je pense que ça va beaucoup plaire à mes lecteurs français.

 

14- Quelques questions courtes inspirées du questionnaire de Proust.

 

- Quel meurtrier aimeriez-vous être ?

Comment savez-vous que je n’en suis pas un ?

 

- Quelle célébrité aimeriez-vous être ?

Oh, mon Dieu, je préfère être un meurtrier !

 

- Que choisiriez-vous pour illustrer un billet de banque ?

Je mettrais dessus une petite inscription disant « Si vous avez trouvé ce billet, merci de le retourner à Jesse Kellerman », avec mon adresse.

 

- Citez une œuvre d’art.

Le « Nu descendant un escalier », de Duchamp.

 

15- Quelle question auriez-vous aimé qu’on vous posedans cette interview, et quelle aurait été votre réponse ?

 

Q : Jesse, ça vous ferait plaisir un voyage gratuit à Paris ?

R : Eh bien, écoutez, oui, merci.

 

16- Avez-vous autre chose à ajouter pour nos lecteurs et vos fans français ?

 

Merci merci merci. [en français dans le texte !] Mes fans français sont ceux que je préfère (mais ne le dites pas aux autres, s’il vous plaît). Je leur suis éternellement reconnaissant de leur soutien.

 

Pour en savoir plus :

 

-       Le site de l’auteur : http://jessekellerman.com/

-       Le site des Editions des deux terres : http://www.les-deux-terres.com/

-       Les liens vers nos chroniques des romans de Jesse Kellerman :

#. Beau parleur : http://polars-oid.over-blog.fr/article-beau-parleur-110884256.html

#. Jusqu’à la folie : http://polars-oid.over-blog.fr/article-jusqu-a-la-folie-87618495.html

#. Les visages : http://polars-oid.over-blog.fr/article-les-visages-66034889.html

 

 

Polars-Oïd tient à remercier Jesse Kellerman ainsi que les Editions des deux terres pour avoir rendu cet entretien possible.

Un grand merci également à Christine et François pour leur aide lors de la traduction des questions.

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